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"La Grande Aventure des Déserts"
Encyclopédie des Zones Arides par Joël Lodé
solo en francés / only in french

 Copyrights : Joël Lodé
 

Le mot du Pr. Théodore MONOD, Membre de l'Institut

"PREFACE

 Je dois au lecteur un aveu : si j'ai accepté d'écrire quelques mots de préface à cet ouvrage, ce n'est pas que j'en puisse approuver tous les détails ; Joël Lodé refuse la qualité de "désert" aux déserts polaires, mais la reconnaît à la savane arborée "sahélienne" du Kalahari.

 Si par endroit, quelque détail a pu me paraître discutable, peu importe, car il s'agit d'une œuvre originale, nourrie d'observations personnelles qu'un voyageur infatigable a recueillies au cours d'une longue expérience des zones arides ou désertiques.

 Joël Lodé est ainsi devenu un de nos meilleurs spécialistes des pays de la sécheresse, et probablement de leur biologie, car il est avant tout un naturaliste, connaisseur notoire des Cactacées, famille spéciale à très peu de choses près, on le sait, à l'Amérique ; ce qui explique d'ailleurs le grand rôle joué par le Nouveau Monde dans ce livre, et son importance dans la bibliographie de l'ouvrage.

 En bon naturaliste, Joël Lodé s'intéresse à tout ; il tient d'ailleurs, belle merveille, à nous donner les binoms latins des animaux et des plantes qu'il va citer. Il porte visiblement un grand intérêt à la biologie, aux modes de vie, aux adaptations. Le lecteur s'instruira à chaque page.

 S'il fallait tenter de qualifier d'un mot ce volume, je crois que celui d'originalité ferait l'affaire ; l'auteur n'appartient pas à une école, à une tradition, à une institution ; c'est un homme libre, ce qui est une singulière qualité. Il dit ce qu'il a à dire, il raconte ce qu'il a vu, avec un style qui ne manque ni de pittoresque, ni d'humour.

 Il n'est pas douteux que ces pages trouveront un large accueil auprès de tous ceux qui souhaitent mieux connaître et mieux comprendre l'un des systèmes éco-climatiques les plus originaux, et à bien des égards, les plus fascinants de notre planète : les déserts.

Théodore Monod

Cet ouvrage est dédié à Théodore Monod qui a, durant 22 ans, contribué à parfaire mes connaissances du milieu aride.

NB : Pour en faciliter la lecture, la convention choisie et utilisée dans cet ouvrage pour le pluriel des termes techniques, géologiques ou ethniques issus de langues étrangères, dialectes locaux, etc. est le pluriel francisé  : scénarios (et non scénarii), ksars (et non ksour), sifs (et non siouf), Turkanas, Apaches (et non des Turkana, des Apache), etc. Joël Lodé

SOMMAIRE

PREFACE par le Professeur Théodore MONOD, Membre de l'Institut.
PROLOGUE

QU'EST-CE QUE LE DESERT ? 
 • Les limites de l'infini.
 • Des origines à aujourd'hui : vestiges d'une vie intense.
 • Répartition et systématique.

DESERT, UNIVERS DE L'EXTREME
 • Climats : sensations et réalités.
 • Espace en mutation : l'alchimie magique.
 • L'eau, le vent, le minéral : le Grand Brassage.
 • Le paysage au désert : de l'esthétique des formes.
 • Les cours d'eau et grands fleuves des déserts.

DESERT, ESPACE VIVANT
 • L'univers végétal : n'est pas cactus qui veut !
 • Stratégies pour la survie.
 • Parfums et poisons.
 • Le sens de l'harmonie : la biocénose.
 • L'animal au désert : adaptation et comportement.

DES HOMMES AU DESERT
 • Peuplement et modes de vie.
 • Sédentarité et nomadisme : la diversité.
 • Architecture et habitats : mimétisme ou symbiose ?
 • Structures sociales et religieuses.

DECOUVREURS DE DESERTS
 • Un monde fascinant : le désert, source d'inspiration.
 • Premières explorations.
 • Désert passion.
 • Drames, mythes et légendes.

DESERTS AU FUTUR
 • Equilibre écologique : la menace.
 • Le désert en jeu : potentialités et réalités.
 • Désert poubelle ? Préservation des déserts.
 • Son avenir : le désert pour lui-même.

GLOSSAIRE
BIBLIOGRAPHIE
INDEX


PROLOGUE

"Au désert, même le silence est un bruit…"

 Je me réveille brusquement, me relève et tends l'oreille ; pas un souffle de vent, pas la moindre petite brise n'agite l'air. L'arbre le plus proche se trouve à plusieurs kilomètres de l'endroit où j'ai installé le campement. Même pas le plus petit caillou susceptible de se fendre dans ce froid nocturne ; aucun animal ne s'aventure sur le salar, durant la nuit. Souvent, à tenter de déceler un bruit hypothétique, on entend le "silence du désert" : un silence fait de bruits indéfinissables.

 Cette fois, ce n'est pas un produit de l'imagination; J'écoute dans le silence, mes tympans vibrent à faire mal. Un son prolongé, presque inaudible, à la limite de la réalité, lui parvient, plutôt une vibration ; Oui, c'est cela, une vibration ! Un tremblement de terre ! C'est un tremblement de terre ! D'interminables secondes passent, rien ne bouge, ne s'amplifie, ou s'estompe. Seule l'anxiété grandit. Pas d'explication rationnelle à ce bruit sourd qui confine à l'obsession. Les séismes sont fréquents dans le désert d'Atacama : je sentirai la terre trembler à Toconao.

 Mais cette nuit d'angoisse ne m'apporte pas de réponse; le salar est tout proche, crevassé, couvert de polygones d'argile et d'amas déchirés de sels de nitrates, cicatrices desséchées d'un désert qui respire, transpire ou pire, expire… Le désert vit, bouge et parle !

 L'oreille collée dans la poussière, j'écoute le désert. Sous la croûte saline, lors de nuits froides de l'hiver austral en Amérique du sud, la température descend à un point critique, sans aller forcément jusqu'au gel. Alors, les sels humidifiés se contractent, se dissolvent, puis se dilatent, font éclater les argiles, soulèvent les salars : les éléments du sous-sol se fendent, se brisent dans une rumeur caverneuse… Un monstrueux gargouillis : c'est le désert qui digère…

QU'EST-CE QUE LE DESERT ?

• Les limites de l'infini.

 Comment définir l'indéfinissable, comment fixer des limites à ce qui semble l'infini ?
 Les scientifiques (qui ne sont pas "désertologues", nom hybride latino-grec refusé par l'Académie des Sciences, mais qui pourraient à la rigueur être taxés "d'érémitologues" !…*), ont décidé d'utiliser le mot "désert" comme désignant une région péritropicale (avec pour limites nord et sud, les 30èmes parallèles) présentant des signes constants d'aridité (moins de 250 mm de précipitations annuelles) avec, en général, des températures élevées en été, et basses en hiver, une faune et une flore ayant, à quelques différences près, la même converge d'adaptation cryptique, morphologique et physiologique au milieu aride, quelle que soit sa situation géographique.

 Pourtant, si l'on suit cette définition simplifiée, il y a des régions qui portent le nom de "désert", et qui n'en sont pas, et d'autres qui mériteraient ce terme. Ainsi, tel désert nord-américain reçoit 240 mm tous les ans, et tel autre, situé en Amérique du Sud (Atacama, par exemple), n'a "profité" que de 0,6 mm en 17 ans !

 D'ores et déjà, on peut dire que le désert est non seulement caractérisé par la rareté des précipitations, mais surtout, et c'est là, je crois la distinction essentielle, par leur irrégularité, phénomène encore aggravé par l'évaporation. Il faut y ajouter une énorme évapotranspiration, qui réduit la densité végétale et animale, et la conduit à devenir xérophile. Ce déficit hydrologique se traduit par un paysage où le tapis végétal est absent, donc par une raréfaction de la flore et de la faune, et une adaptation spécifique au type de milieu.

 Comme il existe des déserts, il existe également plusieurs explications à la formation de ceux-ci, et une interaction des causes d'aridité conduit à leur diversité. D'une manière générale, la zone aride se situe de part et d'autre de la ceinture équatoriale de basse pression. Liée à la circulation de l'atmosphère, elle-même conditionnée par la rotation de la Terre, la zone dite aride est influencée par les vents alizés qui soufflent en permanence, et qui se réchauffent par compression lorsqu'ils redescendent sur les régions tropicales, en ayant perdu leur humidité.

* Selon courrier de l'Académie des Sciences du 31 mars 1980.
 

 Il ne faut pas négliger le rôle joué par les grandes masses montagneuses du globe sur la formation des déserts, parfois bien au-delà des zones tropicales. Le premier exemple est connu : les vents de mousson humides créent une végétation luxuriante en Asie du Sud-Est, mais sont arrêtés par l'écran géant du massif himalayen. Le vent arrive desséché sur l'autre versant et apporte une des raisons de l'aridité dans une zone de latitude située largement au-dessus du Tropique du Cancer. Les vents glacés en provenance de Sibérie complètent l'action de la chaîne himalayenne, et influencent le climat continental des déserts centrasiatiques.

 Les zones arides sont ainsi souvent "prises en sandwich" ; dans l'hémisphère sud, en Amérique australe, les phénomènes d'écran montagneux ( la Cordillère des Andes) et de courants froids sont combinés. Les vents alizés et le courant équatorial aliment les besoins hydrométriques des forêts équatoriales de l'Afrique et de l'Amazonie (un peu comme la mousson en Asie, mais en sens inverse), mais les nuages chargés d'humidité ne peuvent franchir la Cordillère. Résultat : sur le versant occidental des Andes, création d'une zone désertique, dont l'aridité est aggravée par l'action du courant froid de Humboldt qui, venant de l'Antarctique, fait remonter le désert à la frontière de l'état d'Equateur, donc jusque dans la zone équatoriale (voir carte) !

• Des origines à aujourd'hui : les vestiges d'une vie intense.

 Lorsque les savants disent que le désert n'a pas toujours existé, ils sous-entendent "les déserts à leur place actuelle". En effet, les mouvements des plaques tectoniques qui forment la croûte terrestre déplacent les continents, les modifient, en changent le relief, d'une manière imperceptible, mais inexorable. L'inclinaison de la Terre sur son axe, les réchauffements et refroidissements successifs qui en ont découlé, les déplacements de la croûte terrestre, les phénomènes géologiques et géomorphologiques, tout cela a obligé les zones arides à évoluer.

 Car, je voudrais le souligner, les déserts, dans leur grande majorité, ne se déplacent pas. Selon moi, les mouvements tectoniques mettent seulement une partie de la surface terrestre "à l'intérieur" de la zone géoclimatique d'aridité à un moment donné, moment pouvant durer des millions d'années, en rapport avec la vitesse relative de déplacement des masses en mouvement. Toujours d'après moi, tout déplacement de la croûte terrestre change l'emplacement des zones arides.

 Le climat de la Terre a subi d'importantes modifications selon les périodes géologiques (glaciations, inter-glaciations pourraient être considérées, à l'échelle de l'âge du globe, comme des "accidents climatiques"…), mais la zone géoclimatique elle-même évolue peu ou prou. Sur les deux hémisphères, on note la présence constante d'une "ceinture aride". Ainsi le désert du Sahara devrait évoluer, selon ma propre théorie, à cause du changement progressif de sa position géoclimatique (dérive des continents), et en fonction de l'augmentation ou de la diminution du volume des glaces polaires.

 Il y a environ 18000 ans, l'extension des calottes polaires, qui pourrait être due à une modification de l'inclinaison de la Terre sur son axe, réduit la "ceinture aride" de l'hémisphère nord, et apporte un climat méditerranéen au nord du Sahara. La rétraction de la calotte du Pôle Nord, il y a 12000 ans environ, va plonger le désert saharien dans une période d'extrême aridité, sur une superficie supérieure à l'actuel désert ; puis une augmentation du volume des glaces couvrant l'Antarctique fait remonter la ceinture aride australe vers le nord, apportant une période humide prospère au Sahara. Enfin, il y a 4500 ans, un nouveau réchauffement-rétraction de la calotte du Pôle Sud remet les "choses en place", et le désert avec. C'est ce phénomène qui fait évoluer actuellement la frontière du Sahara plus au sud, et nous en sommes les témoins impuissants…

 La dérive des continents est, toujours à mon avis, l'une des conséquences majeures des évolutions des climats continentaux au cours des temps passés et à venir. "Poussez" la France à la place du Groenland, et le climat subira des modifications à l'évidence. En fait, ce n'est pas le climat qui change, mais la position géographique des plaques terrestres à un moment donné. Ainsi les déserts peuvent-ils coloniser les dépressions, plaines, montagnes, côtes maritimes ou océaniques, les îles, selon leur position géoclimatique. Ils ont évolué localement simplement par la création de barrières orographiques, elles-mêmes créées par la tectonique des plaques.

 Les zones arides ne se contentent donc pas des espaces terrestres. S'agissant d'une position péritropicale, les espaces marins (mer d'Aral en C.E.I par ex.) et océaniques, lagunaires même (Lac Titicaca en Bolivie…) situés dans cette zone sont également arides; la présence d'îles à climat subdésertique ou semi-aride confirme bien cette tendance de l'aridité à occuper une région prédéfinie, qu'elle soit terrestre ou océanique : Galapagos (Amérique du Sud), Canaries (Afrique occidentale), Socotra (Mer d'Oman)…

 Il existe des "déserts" fossiles, comme à Botucatù au sud du Brésil (aujourd'hui 1000 à 2000 mm annuels), ou encore au Vénézuela, régions aujourd'hui à climat tropical humide ou tempéré. Au Tertiaire par exemple, un climat subdésertique s'étendait du Nebraska (Chimney Rock) au Sud-Dakota (Badlands). Les observations et découvertes personnelles que j'ai pu faire dans de nombreuses zones arides démontrent (s'il en était encore besoin !) que les paléoclimats étaient à l'opposé de ce que l'on y connaît à présent : poissons fossiles, restes de Crocodiles et de Tortues Trionyx au Sahara, Coraux et Pectens du Dasht-i-Kévir, en Iran, Echinodermes du Jurassique dans le désert de Thar en Inde, etc. Certains déserts actuels, comme celui du Thar en Inde, se sont trouvés sous les glaces des Pôles durant le Carbonifère (région de Bap), d'autres.ont subi l'effet de transgressions marines, comme le Dasht-i-Kévir, en Iran. Des portions bien localisées des déserts actuels de l'Arizona aux USA, du Sahara algérien, du Simpson en Australie ou de l'Atacama au Chili ont été recouvertes, il y a environ 190 millions d'années, d'immenses forêts, aujourd'hui silicifiées, "pétrifiées".

 Lors du vol de la navette spatiale Columbia en 1981, les photos radar ont permis de déceler sous le sable de la région de Namara en Lybie, la présence d'un gigantesque réseau hydrographique vieux de 35 millions d'années !

• Répartition et Systématique.

 Selon les critères (climatiques, phytogéographiques…) choisis par les spécialistes, le domaine aride recouvre de 18 à 31% de la surface des terres émergées, soit quelque 22 320 000 km2 sans compter les régions polaires.

 Il existe plusieurs types de classement des zones arides. Le classement géographique les subdivise en 6 groupes :
 Amérique du Nord,
 Amérique du Sud,
 Afrique du Nord,
 Afrique du Sud,
 Asie,
 Australie.

C'est évidemment le plus pratique, et cela permet une classification numérique, biogéographique ou climatique plus rationnelle.

 Parmi les autres classifications, on peut citer celle qui sépare les déserts chauds des déserts froids. Précisons que ces derniers n'ont rien à voir avec les "déserts polaires", mais sont liés au fait d'une haute altitude et, ou d'une situation continentale nettement marquée. La classification selon les critères d'aridité (hyperaride, aride, semi-aride, subhumide) est encore très utilisée, mais reste floue, puisque personne n'est vraiment d'accord pour s'entendre sur la définition précise de l'aridité, chacun ayant la sienne propre.

 Le classement selon le degré d'évapotranspiration (Capot-Rey 1951) est encore abstrait, mais la combinaison de tous ces éléments (température, hygrométrie, précipitations, évaporation, climat, durée de sécheresse, etc.), tout en compliquant la tâche des chercheurs, devrait leur permettre d'apporter un semblant de réponse. De fait, les déserts n'ont pas de frontières d'aridité toutes tracées, et là où un désert littoral peut être hyperaride, un désert continental peut se révéler semi-aride.

 Nous allons utiliser le classement géographique dans cette énumération forcément incomplète et très subjective des régions qui portent le nom de steppe ou de désert, sans nous occuper, dans un premier temps, de leur degré d'aridité. L'important est d'abord de bien les situer dans ce que j'appellerai les principales "masses désertiques" du globe. Le désert en général pourrait être considéré comme une famille constituée de divers groupes au sein desquels on trouve des régions bien délimitées, ayant leur propre "identité" : par exemple, la Vallée de la Mort dans le désert de Mojave, en Californie (USA). 

 Il est à noter que les superficies indiquées sont grossières, et n'expriment qu'une des nombreuses interprétations de la surface des zones arides, selon les définitions qu'on leur attribue.

1/ GROUPE AMERIQUE DU NORD (± 1 800 000 km2)

 • Grand Bassin : Monument Valley (Utah), Grand Lac Salé (Utah), Smoke Creek (Nevada), Black Rock (Nevada), Painted Desert (Arizona),
 • Mojave : Death Valley ou Vallée de la Mort (Californie), Amargosa (Nevada),
 • Sonora : Anza-Borrego (Californie), Carrizo (Californie), Manzanilla (Californie), Salton Sea (Californie), Yuma (Californie-Arizona), Gila (Arizona), Tule (Arizona), Lechuguilla (Arizona), Altar (Sonora, Mexique), Grand Desierto (Sonora, Mexique), Vizcaino (Basse-Californie, Mexique),
 • Chihuahua : Nouveau-Mexique, Texas (USA), Bolsòn de Mapimi (Coahuila, Mexique),

 2/ GROUPE AMERIQUE DU SUD (± 1 100 000 km2)

 • Atacama : Tarapaca, Pampa del Tamarugal, Vallée de la Lune (Chili), Lurin, Sechura, Nazca (Pérou),
 • Argentine : Patagonie, Monte, Gran Chaco (Paraguay-Argentine),
 • Bolivie : Salar de Uyuni,
 • Nordeste brésilien : Sertao, Caatinga,
 • Colombie-Vénézuela (zone côtière) : péninsule de la Guajira,

3a/ GROUPE AFRIQUE DU NORD (± 10 000 000 km2)

 • Espagne : Steppe espagnole, Iles Canaries,
 • Sahara : Nubie (Egypte), Désert arabique (Egypte), Sahel (Mauritanie, Mali) Tanezrouft, (Algérie), Ténéré (Niger), Sirte, Oubari, Murzuk, Sarir, Rébiana (Lybie), Bayuda (Soudan),

3b/ GROUPE AFRIQUE DU NORD (EST)

 • Danakil : Ethiopie, Djibouti, 
 • Kenya : Turkana, Chalbi, Kaisut, Steppe Masai,
 • Somalie : Ogaden,

4/ GROUPE AFRIQUE DU SUD (± 600 000 km2)

 • Namib : Damaraland, Kaokoland (Namibie), Mossamedès (Angola), Grand Karoo, Namaqualand (Afrique du Sud)
 • Kalahari : Botswana,
 • Madagascar : Steppe malgache du Sud-Ouest,

5a/ GROUPE ASIE (PROCHE ET MOYEN-ORIENT) (± 3 600 000 km2)

 • Désert d'Arabie : Nefud, Dahna, Rub'al-Khali, El Akhaf, Hedjaz, Nedjed (Arabie Saoudite), Hadramaout (Yémen),
 • Désert de Syrie : Chamiyé (Syrie), Neguev, Judée (Israël), Sinai (Egypte), Iraq, Jordanie,
 • Turquie : Steppe d'Anatolie,
 • Désert d'Iran : Dasht-i-Kévir, Dasht-i-Lout, Kirman, Baloutchistan (Iran-Pakistan),
 • Afghanistan : Dasht-i-Margo, Leili, Naomid (Iran-Afghanistan),
 • Grand Désert Indien : Thar (Inde), Sind, Cholistan, Thal, Thalab (Pakistan), 

5b/ GROUPE ASIE (ASIE MOYENNE ET CENTRALE) (±2 420 000 km2)

 • C.E.I. (ex URSS) : Karakum (Turkménistan), Kyzylkum (Ouzbékistan), Turkestan, Chilmadekkum (Turkestan), Karynzharyk, Steppe de Karchinska, Steppe de Mugan, Steppe de Shirvan, Steppes de la faim (Kazakhstan), Steppe de Nogai,
 • Chine : Takla-Makan, Gobi (Chine-Mongolie), Ordos, Pei-Shan, Ala-Shan, Plateau du Tibet, Tsaïdam, Dzoungarie),

6/ GROUPE AUSTRALIE (± 3 400 000 km2)

 • Grand Désert de Sable : Tanami, Canning,
 • Gibson,
 • Simpson : Sturt Stony Desert,
 • Great Victoria Desert : Nullarbor Plain, Ninety-Mile Desert,

7/ GROUPE REGIONS POLAIRES

 Bien qu'il ne m'agrée pas, pour des raisons essentiellement biogéographiques et climatiques, de classifier les régions polaires parmi les déserts, je ne puis néanmoins les passer sous silence :

 • Zone arctique : Groenland (et dans une certaine mesure, l'Islande),
 • Continent antarctique : Vallées sèches.

 Cette liste n'est pas limitative, et il existe certainement d'autres lieux géographiques faisant référence à une certaine aridité : la Sierra de Guara en Espagne, et même la Corse (désert des Agriates) !

*
DESERT, UNIVERS DE L'EXTREME.

• Climats : sensations et réalités.

 Il m'est souvent arrivé de trouver mon véhicule (un vélo…) couvert de givre au petit matin. Dans le désert de Gibson, l'hiver austral peut réserver ce genre de surprise. Plus commune, mais toujours surprenante, la rosée n'est pas absente des zones arides, et le désert côtier péruvien a imprégné plus d'une fois ma toile de tente d'une fraîche condensation.

 Cette eau, visible sous forme de givre ou de rosée, ne peut être enregistrée par les pluviomètres ; pourtant, dans certaines régions arides, notamment côtières, elle correspond à un supplément minimum estimé de 40 mm, allant jusqu'à 250 mm d'eau annuels ! Elle apparaît à la fin de la nuit, et se condense lorsque l'humidité atmosphérique est élevée, et que la température est encore relativement basse. Paradoxalement, dans les contrées plus humides, cette rosée n'est pas toujours présente, car la température ne descend pas suffisamment pendant la nuit.

 Pour cette raison, on peut concevoir des cultures au ras du sol (tomates, melons, courgettes, pastèques…) dans une région aride où il n'y a pratiquement pas de pluie, uniquement par l'utilisation rationnelle de la rosée. D'ailleurs, et nous le verrons plus tard, la végétation locale s'est adaptée à des endroits où la pluviométrie est erratique, sinon nulle : Tillandsia du désert de Lurin au Pérou, Copiapoa du désert d'Atacama au Chili, Welwitschia mirabilis du Namib, etc.

 L'humidité est surtout présente dans les déserts littoraux, là où l'aridité est provoquée (entre autres) par la présence de courants froids : le Sahara côte ouest, l'Atacama au Chili, Le Namib en Namibie, l'Australie occidentale, la Basse-Californie au Mexique, la Patagonie en Argentine… Ce phénomène a même un nom au Pérou (la Garùa) et au Chili (la Camanchaca).

 En 1976, au mois de juillet, dans le désert de Mojave, en Californie, la chaleur est infernale. Pourtant des nuages lourds et noirs annoncent une pluie certaine. La pluie tombe effectivement, sans arriver jusqu'au sol ; les gouttes sont évaporées avant d'atteindre le sol surchauffé. En 1993, d'autres nuages arrivent sur les contreforts des monts Amargosa qui limitent la Vallée de la Mort ; en quelques secondes, ces nuages s'évaporent sous les yeux ébahis des témoins, et disparaissent du ciel sans avoir pu approcher la terrible Vallée. En février 1988, dans ce même désert californien, les précipitations réussissent à toucher le sol, mais sous forme d'une épaisse couche de neige !

 Il ne suffit donc pas que l'eau tombe, encore faut-il que de nombreuses conditions météorologiques favorables soient réunies pour que le désert puisse en profiter…

"Le désert donne la fièvre à ceux qui veulent prendre sa température !"

 Il subsiste dans l'esprit de la plupart des gens, une image tenace : dans les déserts (et l'on pense au Sahara), il fait chaud le jour, et froid la nuit. La persistance de cette affirmation tient sans doute au fait que la majeure partie des voyages et expéditions s'effectue durant le court hiver saharien. Pour ceux qui l'ont vécue, cette sensation est créée par le phénomène nycthéméral d'amplitude thermique et, ou à l'altitude. Le tourisme désertivore hivernal tend à conforter cette image. La réalité est tout autre…

 Au mois d'août 1966 à Béchar (Algérie), malgré les climatiseurs, nous devions supporter une température nocturne de plus de 30°C. Lors de la traversée du désert de Yuma (Arizona) en juillet 1979, la chaleur diurne est insupportable (+53°C max. abs.), l'eau de ma réserve atteint +35°C. La nuit ne sera ni fraîche, ni réparatrice, mais blanche et brûlante : +36°C. Un autre relevé, communiqué par M. Mainguet en 1989 : le 29 juillet à Adrar (Mauritanie), la température est de +49°C. Durant la nuit, elle parviendra à descendre à un minimum de…+28°C !

 Eh oui ! La majeure partie de l'année, dans les déserts péritropicaux, c'est l'été : il y fait très chaud le jour, et encore très chaud la nuit (exception faite des déserts d'altitude, évidemment…). Les températures diurnes ou nocturnes que l'on y relève sont souvent éloignées de nos "impressions", qui ne reflètent pas forcément une réalité climatique. Après avoir supporté des -50°C, les Inuits (Esquimaux) doivent trouver des -20°C. bien agréables…

 On peut donc affirmer qu'il existe des amplitudes thermiques très variables, mais pas plus importantes dans les régions arides que dans les zones tempérées. Théodore Monod cite l'exemple d'une amplitude maxima absolue* de 61.3°C pour Tindouf (Algérie), et de 63.2°C pour… Lyon (France !).
 

* (différence entre le maximum le plus élevé et le minimum le plus bas calculé sur plusieurs années).

 Bien sûr, il existe des microclimats très localisés, et des impressions basées sur une certaine réalité. Combien de fois me suis-je amusé, en pleine chaleur méridienne, à creuser dans la dune une litière de quelques centimètres de profondeur, et me glisser dans sa fraîcheur relative avec délices… Les sables sont très mauvais conducteurs de la chaleur, et seules les couches superficielles sont surchauffées. Ce phénomène est aggravé par le fait qu'il n'existe aucun écran nuageux ou végétal pour freiner les radiations. Pour les mêmes raisons, cette chaleur diurne disparaît rapidement après le coucher du soleil.

 Plusieurs nuits passées dans l'erg Mehedjebat (Algérie) sont glaciales en plein hiver, proches du 0°C, avec une hygrométrie quasiment nulle (pas de condensation relevée). Le même camp installé quelques nuits plus tard près du canyon de Tim Meskis au pied d'une falaise ne donnera pas les mêmes sensations. Le sac de couchage posé sur une énorme dalle de grès, une douce tiédeur m'a envahi pratiquement toute la nuit. Sur les hamadas, au pied des tassilis, la radiation est identique, mais le rayonnement (albedo) et la réflexion diffusent plus lentement les calories pendant au moins une bonne partie de la nuit. La roche forme une couche naturellement thermo-isolante.

 L'air au désert n'a pas partout la même densité et la même température ; les dépressions thermiques se forment généralement au-dessus de régions très chaudes. Les tourbillons de poussière ("willy-willy" en Australie, par ex.) ne sont rien d'autre que de petites dépressions thermiques très localisées.

 Les mirages sont la conséquence de ces masses d'air de densités et de températures inégales. Les couches d'air surchauffées sont concentrées au ras du sol et "comprimées" par des masses d'air froid, plus denses, provoquant la réfraction de la lumière. L'air chaud infléchit les rayons lumineux, et reflète une portion du ciel, qui donne l'impression d'une étendue d'eau ; cette impression est renforcée par le mouvement de l'air chaud qui vibre.

 Des images plus complexes peuvent se former et faire apparaître des arbres, un village là où il n'y a rien. Le phénomène du mirage est amplifié par ce que l'on pourrait appeler une double formation en "périscope". Ainsi, un village caché par un relief pourra, si le "périscope" se forme en avant de la colline, donner une image redressés, très déformée, et offrir le spectacle d'une oasis factice (ou du moins à l'endroit où on l'observe).

• Espace en mutation : l'alchimie magique.

 Comme il existe des forêts pluviales, décidues, taïgas, forêts tropicales, savanes, forêts à feuilles sclérophylles, mangroves, forêts steppiques, nébuleuses, forêt-galeries etc., les déserts peuvent revêtir différents aspects, essentiellement liés à leur position géoclimatique. D'une extrême à l'autre, l'une des classifications possibles est la suivante : désert vrai (hyperaride), désert atténué (aride, semi-aride), steppe, savane (subhumide), maquis, prairie….

 Les types de déserts climato-géographiques les plus représentatifs sont les déserts dits "chauds", comme le Sonora au Mexique, les déserts dits "froids" (avec une très forte amplitude thermique en hiver) comme le Gobi en Mongolie, les déserts continentaux, comme le Takla-Makan en Chine, et les déserts côtiers (ou littoraux), comme le Namib en Namibie.

 L'aspect minéral du désert est celui qui, immédiatement, frappe l'œil (ou l'imagination) du voyageur : une immensité pétrée, revêtant des formes variées, sablonneuses, graveleuses, argileuses, rocailleuses, salines, au relief uniforme ou tourmenté, à l'infini.

 Ces formes ont toutes une origine géologique. L'étude des sols (ou pédologie) en rapport avec le climat et la végétation, permet de constater que l'origine du relief actuel est essentiellement d'ordre mécanique, les agents chimiques ne pouvant agir efficacement qu'en présence d'eau. Le vent et l'amplitude thermique vont être les facteurs déterminants du modelé du paysage désertique et de son évolution.

 Au Sahara surtout, on remarque en tous points des sables en train de se consolider : nous voyons naître des grès. Ailleurs, ce sont d'anciens grès qui se désagrègent et redeviennent des sables. Le matériau primaire des dunes se reconstitue ; le désert est un perpétuel recommencement.

• L'eau, le vent, le minéral : le Grand Brassage.

 Différents types d'érosion agissent sur le paysage des déserts. Les agents atmosphériques remarquables par leur action sont l'eau et le vent… L'érosion pluviale est rare, souvent violente, toujours marquée par le délavement des roches, et son action est plus destructrice que bienfaitrices. De plus, un sol dénudé, parfois si dur qu'il paraît bétonné par les sécheresses successives, accroit la puissance de l'eau qui ruisselle, devenant vite torrentielle lorsqu'elle dévale les canyons, emportant tout sur son passage, minéral, végétal, animal, et même humain dans des inondations spectaculaires. Pour les habitants du désert, il est malheureusement plus fréquent d'y mourir noyé que d'y mourir de soif.

 Dans le désert Turkana, au Nord-Ouest du Kenya en septembre 1983, la saison sèche perdure. Des nuages d'orage s'installent sur les collines avoisinantes. Un véritable mur d'eau s'avance, le noir des nuages provoque l'occultation du soleil. Juste le temps de sortir d'un gué, et des trombes d'eau s'abattent ; en 20 minutes, la rivière qui n'était qu'un maigre filet d'eau stagnante devient un torrent arrachant tout sur son passage. La tourmente s'éloigne, mais les eaux dévastatrices, ne rencontrant que peu d'obstacles, continuent à dévaler les collines, prenant de la force avec la vitesse d'écoulement. La rivière déborde de son lit, devient un fleuve en furie ; les eaux limoneuses bouillonnent dans un tumulte grandissant, un bruit assourdissant, charriant des arbustes et des branches d'acacias, et la piste elle-même, détrempée, n'est plus qu'un fleuve de boue.

 Au petit matin, le sol devenu spongieux, a presque tout absorbé !…

 Le désert est le pays où l'eau se démesure : toujours trop peu, ou simplement trop !

• Erosions.

 Qui peut, mieux que le vent, exprimer le mouvement du désert ? L'érosion éolienne fabrique les cailloutis et les étendues de sable, un peu comme le robinet qui goutte, et finit par remplir la baignoire. L'insignifiant crée le gigantesque ; le vent érode, abrase, éparpille, trie, déplace chaque grain, le polit, l'utilise comme de la toile émeri ou du papier de verre pour user les montagnes, adoucir les rochers, leur donnant ce "vernis éolien".

 Le vent est omniprésent : il joue avec la matière, usant les esprits forts, exténuant les corps. Nous savons quelque chose de ce vent si puissant qu'il apporte du Sahara jusque dans nos contrées grises et pluvieuses, et par dizaines de millions de tonnes, de la poussière de sable qui se dépose quelquefois en France ou ailleurs, transformant nos voitures en véhicules sahariens. Le loess fertile de la Chine n'aurait pas d'autre origine que le désert de Gobi.

 En 1982, un nuage de 1500 km de longueur, observé par satellite et provenant du Sahara, arriva jusqu'en Floride (USA), où il déposa de telles quantités de poussière de sable qu'il augmenta considérablement (et d'une manière pourtant naturelle…) le taux de pollution ! Ce sont, d'après les spécialistes, 1 million de tonnes qui se déplacent ainsi chaque année sur l'Europe, 50 millions de tonnes par an sur le monde !…

 L'importance de ces vents, autant en puissance qu'en durée, a conduit l'homme à leur donner presque une âme, en les nommant : sirocco, ghibli, harmattan, chubasco, khamsin, simoun, bergwind, etc.

 Les grandes variations de températures dues à une forte amplitude thermique entre le jour et la nuit font apparaître un phénomène de thermoclastie ; selon que la roche est plus ou moins foncée, plus ou moins dense, l'absorption des calories sera plus ou moins importante. Les roches se fissurent, les galets éclatent, puis finissent par se désagréger. Aujourd'hui, on tend à minimiser l'action de la thermoclastie au bénéfice des agents principaux, la cryoclastie et la haloclastie.

 En présence d'humidité, de rosée, subissant une alternance "humectation-dessication" en étant constamment imbibés puis desséchés, les sels minéraux viennent cristalliser à la surface, colorant les roches, leur donnant ce qu'on appelle une patine : c'est l'action de l'hydroclastie.

 Une altération physique des roches conduit à la cryoclastie : l'action extrêmement puissante du gel provoque la cassure, l'éclatement et la destruction rapide de blocs importants. Dans le désert côtier de Lurin, au Pérou, j'ai pu constater un type d'érosion caractéristique des déserts littoraux, la haloclastie ; les galets sont humectés de solution saline, se fracturent et finissent par se désagréger.

 Grâce à une très faible hygrométrie, les régions arides permettent la conservation de minéraux à formule hydratée, comme l'opale (Mexique, Australie…), la turquoise (Iran, USA…), la copiapite et la coquimbite (Chili). Les analogies minéralogiques dues au milieu : pétrole, bois silicifié… sont en rapport avec les paléoclimats qui se sont succédés, et leur évolution. L'aspect économique des minéraux est loin d'être négligé, et l'homme exploite (bien souvent au-delà du raisonnable…) les ressources géologiques des zones arides.

 Le paysage du désert semble immuable, mais il se modifie. Le vent crée la déflation, balayant les débris les plus fins, qui viennent attaquer les cailloux des plaines et provoquent sur eux la corrasion par abrasion, laissant sur les hamadas de gros blocs rocheux bien polis et débarrassés des plus fines particules minérales. Il ne se trouve pas un seul désert d'où je n'aie rapporté quelques jolis cailloux à facettes (dreikanters), polis, modelés par les grains de sable et le vent.

 Ainsi se forment, dans une alchimie de matières et d'obstacles, les paysages fantastiques des zones arides : les ergs sont fait de l'accumulation des sables dunaires, le reg est constitué du pavage de blocs de pierres plus ou moins grossier. La hamada, dalle gigantesque ou carapace d'un plateau rocheux, est un autre paysage typique du désert. Lacs salés, sols latéritiques, polygones d'argile, etc. font aussi partie du panorama des régions arides.

• Le paysage au désert : de l'esthétique des formes.

 Le désert façonne ses paysages propres, dans une morphogenèse extrêmement lente, toutefois plus rapide durant les phases climatiques humides. le relief se crée selon la dureté des roches (érosion différentielle), édifiant des inselbergs, mesetas ou canyons… Fréquents, les accidents tectoniques provoquent des failles et des plissements : la Vallée du Rift, en Afrique orientale, la faille de San Andreas en Californie, sont des exemples remarquables des mouvements tectoniques qui animent la surface du globe.

 L'un des aspects les plus spectaculaires est le volcanisme, actif ou éteint ; en Ethiopie, dans le désert de Danakil, une dépression abrite le volcan Erta'ale, d'où fusionne perpétuellement un lac de lave. En Algérie, dans le Hoggar, c'est à l'ère Tertiaire (Cénozoïque) que le volcanisme dépose, dans un premier temps des laves fluides (basaltes) ; puis des culots de lave visqueuse (phonolithes, trachytes) bouchent les cheminées qui, par érosion différentielle, finissent par être dégagées en dômes ou en aiguilles, donnant le relief typique du Massif de l'Atakor. Formation identique pour Agathla Peak, en Arizona, à proximité de Monument Valley…

 Dans une période géologique très récente, il y a environ 1000 ans, un magnifique cratère d'explosion s'est formé sur les hauteurs enserrant la Vallée de la Mort en Californie ; une violente déflagration de gaz a entrainé une pluie de cendres, créant le paysage surréaliste de Ubehebe Crater.

 Présents sur toute la Terre, les impacts météoritiques sont particulièrement bien conservés dans les zones arides. Le plus célèbre d'entre eux, à défaut d'être le plus grand, est Meteor Crater, dans le désert d'Arizona, avec 1300 m de diamètre. Il y a 22000 ans environ, un gigantesque météore de 2 millions de tonnes déchira le ciel, et à une vitesse estimée à 70000 km/h, percuta le sol. Le choc fut si terrible que toute vie animale et végétale fut anéantie dans un rayon de 160 km, et que les grès choqués, changèrent de forme, et donnèrent un nouveau minéral, la cœsite.

 Il existe également des cratères d'origine météoritique en Australie, entre Alice Springs et Ayers Rock. Quant à la météorite de Chinguetti en Mauritanie, on a dû convenir qu'il sagissait en fait d'une butte de roches sédimentaires n'ayant aucun rapport avec un quelconque cratère d'impact ou d'explosion.

• Le vent : un architecte plus qu'un destructeur.

 Combinée ou non à l'érosion pluviale, l'érosion éolienne édifie de suberbes ouvrages d'art ; buttes-témoins (Monument Valley en Utah, USA), pinacles (Sahara algérien, désert australien), champignons (Ennedi, Tchad), yardangs (désert du Lout en Iran), cheminées de fées (Nouveau-Mexique, USA), arches (Utah, USA), etc.

 Les formations dunaires qui jouent si bien avec le vent, sont tellement complexes qu'elles donnent libre cours à une pléthore de termes pour définir chacune d'elles : erg (ensemble de dunes), ghourd (massif dunaire en forme de pyramide ou d'étoile), barkhane (dune en croissant), nebka (microdune créée par la végétation), aklé (dunes parallèles, comme celles du désert de Simpson en Australie), draa (chaîne montagneuse composée de dunes), etc !

• Les cours d'eau et grands fleuves des déserts.

 L'étude orographique des zones arides et semi-arides oblige à constater des traces anciennes, voire récentes de la présence de l'eau courante. Une grande partie du réseau hydrographique a une activité réduite et souterraine. Ces sous-écoulements sont repérables grâce à la végétation arbustive qui les suit d'une manière apparemment erratique. De nombreux cônes alluvionnaires (cônes de déjection) attestent de la puissance torrentielle des eaux courantes de surface à une époque passée, donnant même l'impression de crues fréquentes.

 Vallées et montagnes, glacis, piémonts, restituent assez bien l'ambiance d'un passé hydrogéologique ; les réseaux exoréiques, qui débouchent vers la mer, ont un tracé souvent tortueux (Colorado aux USA, Rio Sao Francisco au Brésil…), et sont une présence quasi-miraculeuse pour l'homme (le Tigre, l'Euphrate en Iraq, le Rio Grande entre le Mexique et les USA…), devenant même le lieu de culte de toute une civilisation (Jourdain en Israël, Nil en Egypte, Indus au Pakistan…).

 Mais les fleuves des déserts n'arrivent pas tous, loin s'en faut, à rejoindre les océans. L'endoréisme de ces cours d'eau (Copper Creek en Australie, par ex.) les amène fatalement à des dépressions fermées (sebkhas, playas, kévirs, chotts, bolsones…) où l'eau se perd par infiltration et évaporation. La remontée des sels minéraux et leur concentration par évaporation de l'eau crée des sols sursaturés, lieux impropres à l'installation de la plupart des espèces végétales et animales, sauf pour celles qui sont halophiles ou gypsophiles.

 L'arrivée des pluies provoque, on l'a vu, une abondance de crues, et les lits secs des rivières sont vite submergés. A cours d'eau périodique, on préférera le terme de cours d'eau temporaire, car leur apparition et leur débit sont plus qu'irréguliers, et cela ne dure jamais bien longtemps. Là aussi, on dispose d'un vocabulaire riche et varié selon les régions arides pour définir ce type de cours d'eau : arroyos (Mexique), oueds (Afrique du Nord), wadis (Proche-Orient), creeks (Australie)…

 Avant que l'eau ne se retire tout à fait, il peut subsister en quelques points, des mares, voire des lacs : garas, dayas, gueltas… Douces, saumâtres ou franchement salées, ces eaux s'infiltrent dans les profondeurs des sols, ou finissent par se transformer par évaporation en lacs salés, salars (Amérique latine), lagunas (Mexique), solontchaks, solonetz (CEI), sebkhas (Sahara), kévirs (Iran), harhas (Syrie), pans (Afrique australe), sais (Gobi), laagtes (Kalahari)…

 L'eau qui disparaît si rapidement en sous-sol donne à penser qu'en profondeur, de nombreuses nappes phréatiques doivent subsister. certaines sont en effet à 3 ou 4 m de profondeur ; on en trouve d'autres à 90 m de la surface (désert du Kalahari, Botswana). A 2000 m et plus, des nappes d'eau fossile, parfois de véritables lacs souterrains, sont emprisonnés depuis des milliers d'année (Oregon aux USA, Lybie, etc.). Ces nappes ont souvent été découvertes à la faveur de recherches pétrolières. On ne sait pas dans quelle mesure elles sont complètement fossiles, et on espère qu'elles soient alimentées, d'une manière ou d'une autre, ce qui paraît pour l'instant assez peu probable. L'utilisation de l'eau par l'homme fera l'objet d'un chapitre tout particulier…

DESERT, ESPACE VIVANT.

 Voilà un chapitre, pourrait-on penser, sur lequel on ne s'étendra pas. Quoi dire de la flore, sinon qu'elle est rare ? Evidemment, si l'on consacrait un ouvrage aux seuls déserts vrais, où l'hyperaridité règne en quasi permanence, l'étude biologique serait triste et rapide, et n'aurait qu'un intérêt limité à quelques rares espèces d'insectes et de bactéries… Mais est-ce bien intéressant d'écrire un livre sur les déserts "vrais", si c'est pour dire que la vie y est pratiquement absente ?…

 Un premier paradoxe : le grand désert du Sahara possède à lui seul plus de 1200 espèces de plantes à fleurs. En fait, le nombre d'espèce ne veut pas dire grand-chose si l'on ne considère pas également la superficie d'occupation. Peut-on comparer la Vallée de la Mort (1000 espèces pour 4800 km2, soit ± 20 espèces/km2) au Sahara (1200 espèces pour 10 000 000 km2, soit ± 0,00012/km2) ? Ces chiffres abstraits sont néanmoins le reflet d'une certaine réalité de la distribution phytogéographique. L'étude de la flore des zones arides et semi-arides fait apparaître une grande diversité, plus marquée dans les zones "tampons" (écotones) subhumides. Notons tout de même l'irrégularité de la distribution végétale.

 L'étude des paléoclimats fait intervenir entre autres, celle des fossiles (paléobotanique) et celle des pollens (palynologie). Les fossiles végétaux, comme les nombreux troncs silicifiés du Trias (tous les déserts en recèlent) ont entre 190 et 225 millions d'années, et nous donnent une indication assez précise des anciens climats qui régnaient au début du Secondaire (Mésozoïque). Les forêts pétrifiées d'Arizona (USA), d'Aoulef (Sahara algérien), d'Aurus (Namibie), de l'Atacama (Chili), Coober Pedy (Australie) ou Chamdan (désert de Thar, Inde) reflètent une troublante analogie chrono-climatique.

 La palynologie n'apporte que peu de réponses, parce que les sédiments lacustres ou tourbeux contenant des pollens semblent extrêmement rares. Des  prospections sont encore à faire dans ce domaine*…

 Des flores relictes, véritables fossiles vivants, existent encore dans des régions très localisées (Oliviers et Cyprès du Tassili et du Hoggar au Sahara, par ex.) aux micro-climats menacés. Les espèces végétales présentes au désert, mises à part celles qui vivent dans des micro-climats humides (oasis par ex.), sont adaptées ou en cours d'adaptation au milieu.

* Suzanne Dupont, UER Nantes, Com. pers. du 4 mars 1982.

• L'univers végétal : n'est pas cactus qui veut !

 Il y a plusieurs dizaines de millions d'années, les plantes des déserts d'aujourd'hui se trouvaient pour leur majeure partie, en zone tropicale humide, et composaient une végétation luxuriante. Peu à peu, le climat change, imperceptiblement, mais inexorablement ; certaines régions voient leur régime de pluies diminuer, les précipitations devenir exceptionnelles. Lentement, au cours de centaines de milliers d'années, le paradis tropical va se transformer en un enfer : le désert…

 Heureusement, le temps et l'évolution vont permettre aux plantes (aux animaux et à l'homme…) de supporter ces transformations du milieu humide en milieu aride : les plantes annuelles comme les pérennes, les arbres comme les herbes. Et à chacune leur méthode !

 L'adaptation des plantes à un milieu aride (ou humide, ou froid…) semble avoir été d'abord une sélection naturelle des individus résistants aux changements de climat, même subits, suivie par une adaptation sélective, éliminant des genres ne pouvant plus s'adapter à un nouveau type de climat.

 Lors de l'hiver 1985 à Nantes en Loire-Atlantique, le gel et surtout l'humidité ont détruit les 2/3 de ma collection de plantes succulentes en serre froide (et non maintenue hors-gel) : la température maximale extérieure était tombée à -17°C, et l'intérieur de la serre accusait un minimum de -9°C. Seuls les jeunes semis, les plantules (toutes espèces et provenances confondues) résistèrent à ces basses températures temporaires, et permirent la régénération de la quasi-totalité de la collection.

 Les plantes arrivées à un tel degré d'adaptation, les plantes "récentes", apparues vers la fin du Tertiaire, début du Quaternaire, comme les Cactacées, les Orchidacées (ce qui correspond d'ailleurs à l'installation géoclimatique des déserts d'aujourd'hui), paraissent si évoluées, qu'un brutal changement  des conditions climatiques peut les faire disparaître.

 En fait le constat de régénération des populations après des conditions adverses mortelles pour des plantes adultes, démontre que ces végétaux "supérieurs" n'ont pas terminé leur évolution, et pourraient semble-t-il (par mutation ou autre…) s'adapter à de nouveaux climats. A condition que l'homme n'interfère pas avec ces conditions : le défrichage, la déforestation, le brûlis, le pâturage, etc.

 Evidemment, des périodes prolongées de sécheresse peuvent faire disparaître des flores entières, des associations végétales complexes. A cause de ces fluctuations extrêmes, il est probable qu'à un certain degré, l'élimination naturelle de certaines espèces inadaptées est irréversible (phénomène global d'évolution biologique de la planète), et que la recolonisation de ces régions, si elle est possible, ne se fera pas avant de longues périodes géologiques, et à la seule condition (plus qu'hypothétique !) que l'homme n'intervienne pas…

• Stratégies pour la survie.

 Bien avant qu'ils ne soient exposés aux "ceintures arides", les végétaux ont commencé à combattre la sécheresse et la chaleur par des moyens spécifiques ; mais la lutte n'offre qu'une alternative : échapper à l'aridité ou résister. Autrement dit, nous allons trouver des "déserteurs" et des "résistants" dans la "guerre du désert"…

 Les premiers ont pris ce qui semble la meilleure et la plus simple des solutions : échapper à l'aridité. cela n'implique pas des moyens extraordinaires pour lutter contre l'adversité, la seule adaptations, car c'en est une, étant de rester dans le sol à l'état de graines, "espérant" la prochaine ondée qui permet, si elle est suffisante, de provoquer la germination, puis la floraison, donc le chemin vers la reproduction. certaines plantes annuelles sont en effet capables d'attendre plusieurs années de suite, sans dommages pour les graines, la pluie salvatrice qui les fera germer. le tégument est suffisamment épais pour les protéger de la dessication. Par exemple, le cycle de reproduction d'une plante saharienne est si court que, de sa naissance à la production de graines, il s'écoule une semaine. Une véritable course contre la montre !

 Grâce à un système de vis sans fin dont le fonctionnement est lié à l'hygrométrie, certaines graines s'enterrent en se vissant dans le sol, comme l'Aristida des déserts australiens, ou les Pelargonium d'Afrique australe ! Les fruits des Mésembryanthémacées d'Afrique du Sud sont des capsules à loges capables de libérer leurs graines uniquement en fonction des précipitations.

 D'autres essayent de mettre toutes les chances de leur côté en voyageant : c'est le vent qui dissémine les graines volantes des Composées, Asclépiadacées ou Apocynacées. Les minuscules graines d'une Portulacacée succulente, Calandrinia, sont parfois transportées par les oiseaux (qui sont friands des feuilles charnues) dans leurs plumes ! Celles des fruits de nombreux cactus seront évacuées dans leurs excréments. La Tourterelle à ailes blanches (Zenaida asiatica), permet ainsi la propagation des graines de Carnegiea gigantea, le cierge géant d'Arizona.

 En fait, il est souvent nécessaire, voire indispensable pour de nombreuses graines, de subir ce traitement, car leur tégument protecteur est tellement épais qu'il a besoin d'être passé au laminoir des systèmes digestifs de la faune locale. Adansonia digitata, le baobab africain, doit sa survie aux chauve-souris qui le fécondent, mais aussi aux Babouins (Papio cynocephalus) qui sont friands de ses fruits, et dont les graines dispersées dans leurs excréments, trouvent là un excellent terrain nutritif pour germer !

• Cactus : une vie de chameau !

 Lorsque l'on évoque les cactus, on aborde les "résistants" du désert, les plantes qui ont dû s'adapter pour survivre durant les longues périodes de sécheresse que connaissent les zones arides. D'ailleurs, les Cactées ne sont pas seules capables d'un tel exploit, mais aussi de nombreuses autres plantes succulentes (pleines de suc, c'est-à-dire de réserves d'eau et de nourriture).

 Certaines possèdent des graines voyageuses ; ainsi, les capsules des Euphorbes africaines explosent littéralement pour libérer leurs graines, et les minuscules cactées brésiliennes Fraileaont des graines suffisamment grandes et légères pour se disperser lors des inondations temporaires de l'été austral !

 Les semences de végétaux nés dans les déserts, et vivant en symbiose permanente avec leur milieu, sont capables d'une très grande longévité, conservant durant plusieurs années (jusqu'à 23 ans pour Sclerocactus) leurs facultés germinatives. Cela assure à ces plantes d'être disséminées à des dizaines, voire des centaines de kilomètres de distance, et leur descendance est susceptible d'attendre un temps suffisamment long avant que les conditions requises pour une germination assurée et viable soient réunies : de l'eau, de l'ombre, l'endroit idéal.

 Certaines cactées comme Ferocactus ou Carnegiea peuvent conserver un pouvoir germinatif de plusieurs années. Mes propres expériences sur des graines de ces espèces m'ont permis de constater qu'elles pouvaient fort bien germer sept ans après leur récolte. Il est probable que dans la nature hostile qui les a engendrées, ce temps doit être encore plus long.

 L'une des plus extraordinaires adaptations est celle des plantes capables d'emmagasiner des réserves d'eau dans leurs cellules durant la saison humide, et d'en vivre pendant la saison sèche, tout en se protégeant de la chaleur, de la sécheresse, du soleil et des animaux. Beaucoup d'entre elles vont accomplir de véritables miracles…

 Le désert d'Atacama en Amérique du Sud, est considéré comme le plus sec du monde ; au Pérou et au Chili, dans certaines régions, il n'a pas plus durant 30 années. Pourtant, dans la Cordillère des Andes, à plus de 3800 m d'altitude, vivent des plantes et des insectes ; les arbres ont souvent plusieurs siècles, mais l'aridité et l'altitude élevée les ont condamnés à rester les nains les plus hauts du monde ! Ils sont par la force des choses, devenu de petits "bonsais" naturels.

 Il fait également très froid sur les hauts-plateaux andins, et le genre Tephrocactus a trouvé une parade "géniale" à cette agression : la viscosité de la sève, les pertes en eau durant les périodes de sécheresse, et surtout, la très faible hygrométrie de ces déserts (3% ou moins dans le désert d'Atacama au Chili !) permettent d'abaisser le seuil de gel des tissus végétaux. Et non seulement il supporte les grands froids secs, mais il en a besoin ! En effet, les graines de Tephrocactus doivent subir une vernalisation, une période de gel intense pour pouvoir germer !  On s'adapte à tout, même au pire…

• Il y en a qui sont dans le brouillard, et il y en a qui réfléchissent…

 Une Broméliacée (famille de l'Ananas), Tillandsia, se contente de la garùa, brouillard côtier péruvien, en absorbant , et surtout en condensant l'humidité de l'air sur ses feuilles : 30 ans sans pluie, cela ne veut pas dire 30 ans sans eau ! Cette eau précieuse, on la capte, on la synthétise, on la concentre et on la garde. Tant pis pour ceux qui ne savent pas se débrouiller ! Celles-là vivent dans le brouillard, ne boivent que de l'eau, et s'en portent très bien !

 Sur la côte désertique de la Basse-Californie au Mexique, accrochée à des falaises, une Crassulacée, Dudleya pulverulenta, est couverte d'une pruine cireuse blanche comme de la craie, hydrofuge, c'est-à-dire qui chasse l'eau ! C'est donc la condensation de l'humidité de l'air qui va glisser sur les feuilles et nourrir la plante à sa base, le trop plein d'eau étant évacué par la pente. La pruine a surtout pour effet de réfléchir les rayons du soleil sur un épiderme qui n'est protégé par aucune ombre environnante.
 La récupération de l'eau, indispensable à la survie dans le désert, a conduit les Succulentes à développer un système radiculaire simple et uniforme, mais qui a fait ses preuves. 

 La capacité de stockage de l'eau varie évidemment selon les espèces. Un petit Mammillaria n'aura pas les mêmes besoins que l'immense Carnegiea gigantea qui peut stocker plus de 3 tonnes d'eau dans ses cellules. Le système racinaire a été spécialement "étudié" pour permettre aux cactées d'absorber rapidement de grandes quantités d'eau : la racine principale, généralement pivotante et bien enfoncée profondément dans le sol, est souvent énorme, mais peu ramifiée ; en revanche, les racines secondaires et radicelles se déploient à quelques centimètres de la surface du sol, mais à plusieurs mètres de distance de la plante. Cette ingénieuse architecture permet aux cierges géants d'Amérique du Nord (Carnegiea, Pachycereus…) et d'Amérique du Sud (Cereus, Trichocereus…) de se maintenir droits malgré les intempéries, tout en absorbant par les nombreuses radicelles, l'eau d'une pluie même insignifiante. Et pour améliorer la captation des précipitations, de nombreuses racines sont disposées à la base de la plante, autour du collet ; elles profitent des coulées de condensation ou d'une légère pluie ruisselant sur la tige.

 L'eau s'accumule aussi en pénétrant par l'épiderme de la plante. Chez les Cactées, la carte d'identité, c'est l'aréole, organe unique dans le monde végétal, "coussinets" où s'articulent aiguillons, glochides (aiguillons microscopiques), soies, poils, et où naissent fleurs et fruits. Les aiguillons sont de merveilleux capteurs d'eau de pluie ou même de condensation, brouillard côtier dans le désert d'Atacama au Chili ou rosée nocturne dans le désert de Sonora au Mexique. Le système pileux de certaines espèces (Oreocereus) les protège des ultra-violets le jour, et accumule l'eau de condensation qui se forme la nuit. Les aréoles (rendues presque invulnérables grâce à la protection de leurs aiguillons) sont chargées de récupérer le précieux butin, qui sera stocké dans des cellules spéciales qui composent ce qu'on appelle le parenchyme aquifère : un tissu aqueux, presque toujours sans chlorophylle. Les tissus chlorophylliens sont eux, situés sur la tige (il n'y a pas de feuilles !), à la surface de la plante pour effectuer les échanges gazeux, autrement dit pour réaliser la photosynthèse.

 Mais ce n'est pas tout ! Pour réaliser cette photosynthèse, les cactus ont trouvé le moyen extraordinaire d'inverser le cycle de leur métabolisme : ils respirent à l'envers des autres plantes ! En effet, c'est durant la nuit, plus clémente au désert et contrastant avec les journées torrides, qu'ils ouvrent leurs stomates (pores) : la perte d'eau est moindre, car l'évaporation de l'eau, la transpiration se fait à des températures plus basses. Mais comment peuvent-ils opérer les échanges gazeux nécessaires à la vie de tout être végétal, ceux-ci s'effectuant le jour, avec l'indispensable lumière du soleil ?

 Là encore, le miracle s'accomplit : pour pouvoir absorber le dioxyde de carbone (CO2) pendant la nuit, les cactus fabriquent des acides organiques qui augmentent considérablement le taux d'acidité de la sève. Bien que leurs stomates soient fermés le jour, et grâce au niveau d'acidité élevé des cellules, le dioxyde de carbone va être assimilé sous l'influence de la lumière solaire, et le taux d'acidité va redescendre de nouveau. C'est ce que l'on appelle le C.A.M. (en anglais Crassulacean Acid Metabolism), cycle présent chez toutes les Succulentes, dont fait partie la grande famille des Cactacées. Voilà comment elles peuvent ainsi réduire leurs pertes en eau. Certaines espèces sont ainsi capables de supporter 60 à 70% de pertes hydriques sans dommages. 

 Ainsi, parce que les cactus font des réserves d'eau (qui représentent jusqu'à 95% de leur poids total !…), on a longtemps cru qu'il suffisait de les ouvrir pour boire. Le nom de "cactus-tonneau" (Ferocactus) évoque d'abord la forme et non son contenu ! En fait, en pressant un cactus (après l'avoir épluché…), on récupère quelques gouttes d'un jus tellement amer et acide, liquide mucilagineux infâme, qu'il suffit à décourager n'importe quel voyageur tentant l'expérience pour étancher sa soif ! Par contre, la cuisson permet d'obtenir, dans certains cas, de très bons résultats : au Brésil, dans le Nordeste, ils sont consommés bouillis, comme des légumes ; au Mexique, on frit de jeunes et tendres raquettes inermes de nopal (Opuntia ficus-indica), et aux USA, ainsi qu'en Basse-Californie, on fabrique des pâtes de fruits avec la pulpe de certains Ferocactus.

• L'adaptation au désert : un problème épineux !

 Chez les Cactées, les aiguillons improprement appelés épines, sont tout simplement des feuilles modifiées, persistantes chez les Cactées primitives comme Pereskia, atrophiées et caduques chez le genre Nopalea. Les vraies feuilles ont presque complètement disparu chez Cylindropuntia, pour laisser la place à de superbes aiguillons qui ornent tout l'épiderme de la plante. La tige a également changé au cours de leur évolution, pour prendre la forme d'un accordéon (bien pratique pour les cures d'amaigrissement forcées en période de sécheresse), d'un tonneau (mais on n'y stocke que de l'eau…), d'un cierge ou de candélabres, et même, chez les Cactées tropicales, de fausses feuilles, qui sont en fait de vraies tiges (par exemple les Epiphyllum).

 On s'accorde généralement à dire que les aiguillons des cactus sont une protection contre les prédateurs, mais ce n'est pas toujours vérifié. Notons que sans armes épineuses, Lophophora williamsii ou Peyotl, sait fort bien se défendre contre les herbivores, en élaborant des substances alcaloïdes toxiques, néanmoins utilisées par certaines tribus indiens du Mexique (les Tarahumaras et les Huicholes entre autres) comme drogue hallucinogène dans des cérémonies à caractère religieux. dans son cas, les aiguillons, devenus inutiles, sont simplement remplacés par des touffes de poils.

 Pourtant, de nombreux habitants du désert américain, Rats, Lézards, Tortues, dévorent les chairs juteuses des cactus sans se préoccuper le moins du monde de leurs aiguillons. Alors, à quoi servent-ils ?

 Si ce sont des feuilles modifiées, c'est notamment pour éviter de présenter une surface trop importante d'où l'eau pourrait s'échapper ; on réduit donc la surface d'exposition au soleil, avec une tige arrondie et des aiguillons. Mais on ne s'arrête pas en si bon chemin ; les aiguillons des cactées tiennent plusieurs rôles, dont celui de pare-soleil, comme une jalousie, en faisant de l'ombre sur la plante. 

 Ils vont également permettre au cactus de récupérer l'eau de pluie et la rosée du matin : ils servent à la fois de capteurs et de condensateurs. Plus étonnant encore, ils peuvent s'accrocher au poil d'un animal grâce à une extrémité recourbée ou des formes de harpons microscopiques (glochides), pour emmener au loin un fragment de la plante-mère, qui deviendra bouture dès que l'animal aura réussi à se débarrasser de son "passager clandestin". C'est une méthode couramment employée par les Cylindropuntia d'Amérique du Nord, à tel point qu'on les surnomme "Jumping chollas", ou cactus sauteurs ! Une nouvelle plante est même capable d'apparaître d'un fruit stérile qui s'est auto-bouturé !

 Si les aiguillons ne semblent pas suffisants, les cactées fabriquent alors des poils, des soies qui récupèrent l'eau tout en protégeant l'épiderme des ardeurs solaires. D'autres s'enduisent d'une épaisse couche cireuse ou d'une pruine pour éviter le dessèchement, tout en réfractant la lumière et la chaleur : c'est le cas de Copiapoa au Chili, qui vit généralement en plein soleil, sans protection.

 Et serait-ce ce donc pour se rafraîchir que l'Echinofossulocactus mexicain s'est transformé en… radiateur automobile ? Ces espèces hérissées d'aiguillons croissent généralement à l'ombre d'arbustes ou dans les prairies ; leur corps est composé de fines côtes ondulées, qui atteignent le nombre incroyable de 120 chez le bien nommé Echinofossulocactus multicostatus ! Pourquoi autant, puisque la nature ne fait jamais rien au hasard ? Il serait amusant de croire que, par une curieuse forme adaptative, les Echinofossulocactus ont trouvé là un moyen original pour soustraire leur épiderme à la chaleur environnante, en simulant un circuit de refroidissement par air ! Réalité ou fiction, la lutte est sévère, et tous les moyens semblent bons pour résister à l'enfer du désert.

• Parfums et poisons.

 L'aspect rébarbatif des cactus n'est pas leur apanage. Certaines autres Succulentes, notamment Euphorbia, prennent un aspect cactiforme, pour arriver à survivre, de la même manière, à tel point qu'on les confond souvent. Elles se défendent également en fabriquant un latex blanc caustique, très toxique, pour éloigner les herbivores. Les fleurs des Euphorbes sont minuscules, voire insignifiantes, mais elles sécrètent un nectar qui attire de nombreux insectes. Le nectar, c'est un peu la récompense de l'aide accordée. Il peut même servir à détourner l'attention des fourmis lorsqu'il est situé dans des glandes à nectar (Coryphantha, Ferocactus), et laisser le nectar floral aux insectes professionnels.

 Il faut séduire les pollinisateurs qui permettront aux fleurs d'être fécondées et de perpétuer les espèces. Les Lithops d'Afrique du Sud, qui se cachent pendant l'hiver austral, jusqu'à être confondus avec les pierres du Namaqualand, fleurissent soudainement pour plaire aux insectes amis. Les principales espèces de Mésembryanthémacées, et notamment celles qu'on surnomme les "plantes-cailloux" se soustraient aux herbivores la majeure partie de l'année par un mimétisme extraordinaire, et se parent de couleurs vives au moment de la floraison, de telle manière que la plante charnue disparaît sous les fleurs. Au Texas et dans le nord du Mexique, Ariocarpus fissuratus emploie une ruse similaire, avec en plus des alcaloides toxiques pour ne pas être dévoré : il a mérité son surnom de "Living Rock" (Rocher vivant).

 Dans les zones arides ou semi-arides, le moyen le plus sûr pour se faire repérer est d'arborer des fleurs de couleurs vives au moment précis où les pollinisateurs sont en activité : le temps, c'est de l'énergie gaspillée. Aussitôt fécondée, la fleur ne tarde pas à se faner. L'odeur est également un stratagème efficace pour tromper son compagnon d'une journée (ou plus souvent d'une nuit…). Beaucoup de fleurs de cactées sont délicatement parfumées, et celles du cierge géant d'Arizona, le Saguaro (Carnegiea gigantea), restent ouvertes durant la nuit pour profiter de la fraîcheur nocturne et être pollinisées par des chauve-souris (Eptesicus fuscus). L'odeur de la fleur rappelle celle de la chauve-souris femelle…

 Les fleurs diurnes des cactées sont généralement très colorées, car elles doivent se faire remarquer par d'éventuels visiteurs, somme toute assez rares dans les régions arides. Pourtant, celles du Carnegiea sont blanches : en effet, pour séduire la nuit, la couleur n'a plus d'importance, tous les chats sont gris, et toutes les fleurs nocturnes des cactées sont blanches et dégagent presque toujours un parfum violent et capiteux. On se farde peu, mais on se parfume à outrance pour attirer les amants d'une nuit, Noctuelles ou Chiroptères.

 A chacun son parfum : les Stapéliées des déserts d'Afrique australe et leurs magnifiques fleurs en étoile ont trouvé la forme, la couleur, et surtout l'odeur idéale pour être prises pour de la viande en décomposition, car elles dégagent une épouvantable odeur de charogne. Ce qui attire immanquablement les spécialistes de la question, de la grande famille des Diptères : les Mouches à viande (restons polis…), les Mouches à vinaigre (Drosophiles), bleues ou vertes, etc.

 Mais quelle ingratitude : les Succulentes ainsi fécondées ne laisseront aucune chance aux œufs déposés par les Mouches. Ne trouvant pas le support nutritif habituel, ils ne dépasseront jamais le stade larvaire. Voilà un efficace contrôle des naissances !

 Si Darwin est passé par là pour tenter de nous expliquer un peu de l'origine et l'évolution des espèces, il nous est encore bien difficile de savoir qui s'est adapté à qui. L'interaction entre milieu aride, faune et flore spécialisée est indéniable. La forme des fleurs est étudiée dans une totale maîtrise de la chose : le long tube floral des Aloe d'Afrique est tout à fait conforme au bec recourbé des oiseaux qui les fécondent, les Souïmangas (Nectarinia). Le bec des diverses espèces de Colibris leur permettent de polliniser les genres Agave aux USA et au Mexique, Borzicactus en Bolivie, ou même Melocactus au Brésil (Chrysolampis mosquitus).

 Dans le désert, les contrats d'assistance mutuelle arrivent parfois à un degré tel que la spécialisation à l'extrême crée le danger de disparition des espèces : Yucca brevifolia, l'arbre de Josué du désert de Mojave en Californie, a pris un énorme risque en n'acceptant qu'un seul et unique pollinisateur, la Phalène du Yucca (Tegeticula). Si le Papillon disparaît, pour quelque raison que ce soit, Yucca brevifolia, ayant perdu son unique agent reproducteur, sera irrémédiablement condamné à s'éteindre.

 L'adaptation par la convergence des formes est une étude passionnante. Elle explique les confusions souvent faites par les néophytes qui confondent allègrement agaves et aloès, cactus et euphorbes : on s'y tromperait ! Que dire du genre Yucca, du Mexique et des Etats-Unis, qui imite à la perfection (à moins que ce ne soit le contraire !) Xanthorrhoea d'Australie.

 Il existe de nombreuses autres formes d'adaptation des végétaux au milieu aride, comme les Sélaginelles (Selaginella lepidophylla par ex.), très proches des Fougères, et vivant néanmoins dans le désert de Chihuahua au Mexique, sur un sol calcaire. A noter que la plante vendue dans le commerce sous le nom trompeur de "Rose de Jéricho" est en fait une Sélaginelle, et que la vraie Rose de Jéricho est une Crucifère (Anastatica hierochuntina). Tous les types de sols, même les plus ingrats, semblent pouvoir accueillir des végétaux. Yucca elata pousse jusque sur des dunes de gypse pur à White Sands, au Nouveau-Mexique (USA).

 En Iran, je suis tombé en admiration devant des tapis de Tulipa greggii, qui survit à l'aridité des collines du Dasht-i-Kévir grâce à son bulbe, organe souterrain qui constitue les réserves de la plante. Sur les sols salés du désert iranien, une plante halophyte s'est adaptée à des conditions toutes particulières : Salsola crassa. Une autre soude des steppes soviétiques s'est retrouvé un beau jour dans l'Ouest américain, et s'est installée sur les "salt lakes" des déserts de Mojave, Sonora, Chihuahua et Grand Bassin ; ce qu'on appelle "tumble-weeds" dans les westerns, et qui roule sans fin, poussé par le vent, n'est qu'une soude soviétique, Salsola kali !

 On ne s'attend pas non plus à trouver des arbres dans les déserts, sauf dans les oasis. Pourtant, là encore, il y a adaptation au milieu semi-aride, voire aride : Bursera des déserts mexicains, Commiphora des déserts arabiques, Adansonia (Baobab) des "déserts" africains, malgaches ou australiens, Chorisia, Cavanillesia ("arbres-bouteilles") du Nordeste brésilien gonflent leur tronc d'une manière exagérée pour garder les précieuses réserves de nourriture et d'eau en période de sécheresse. 

 D'autres, comme ceux de la famille des Acacias*, réduisent leur surface foliaire, jusqu'à la perdre totalement en saison sèche. Acacia drepanolobium des steppes du Kenya, possède des galles habitées par des fourmis à la morsure urticante, qui protègent le mince feuillage de certains herbivores trop entreprenants (pas tous, la Girafe leur tire la langue) ! Les Prosopis des déserts nord-américains (Prosopis juliflora, glandulosa), sud-américains (P. tamarugo), ou du désert de Thar (P. cineraria) vont chercher l'eau à l'aide de leurs puissantes racines jusqu'à 25 m de profondeur, voire plus.

* Nos "mimosas" sont des acacias australiens (Acacia dealbata) apportés en Europe par les premiers explorateurs. Le vrai mimosa est la sensitive mexicaine, Mimosa pudica.

 Il est des déserts qui ne méritent pas leur nom, en regard de la végétation qui les recouvre. Certaines de ces régions semi-arides, en Australie, en Afrique australe ou en Amérique du Sud, sont victimes de feux de brousse, le plus souvent provoqués par l'homme, comme celui gigantesque de janvier 1994 dans le bush australien. Encore une fois, il y a adaptation au phénomène, au départ naturel, apporté par la foudre.

 Des plantes bizarres survivent sous la terre grâce à d'énormes organes souterrains ou caudex, et n'offrent périodiquement aux feux que quelques maigres lianes à brûler. Ce n'est pas une famille de plantes, mais simplement une classification adoptée selon leur convergence adaptative. Ces plantes dites caudiciformes semblent avoir développé séparément, mais dans des milieux d'apparence identique (savanes arbustives épineuses), une stratégie propre au danger d'incendie. Le feu a donc en quelque sorte obligé la flore à une adaptation sans pareille.

 La partie aérienne brûle et disparaît ? Qu'importe : c'est sous le sol que la plante vivra, à l'aide de réserves, jusqu'aux prochaines pluies. Le caudex (mais le bulbe aussi…) permet la survie pendant et après le feu. Généralement, la foudre qui a allumé le feu se voit doublée par l'orage qui en découle et qui éteint l'incendie (ce que les feux humains ne permettent pas. C.Q.F.D.). Double avantage : tout danger étant écarté, l'eau profite à la plante qui repart en végétation, développant à nouveau feuilles, vrilles, tiges aériennes et lianes sur un sol enrichi de cendres. Les plantes caudiciformes et bulbeuses sortent gagnantes de ce combat enflammé.

 Certains arbustes australiens (tel Grevillea eryostachya, une Protéacée), ne peuvent germer qu'après avoir subi l'épreuve du feu : les graines doivent avoir brûlé pour induire leur germination !

 Quant à la neige, elle est moins rare qu'il n'y paraît, et dans les déserts à climat continental (désert du Grand Bassin aux USA), ou les déserts d'altitude (Andes en Amérique du Sud ou massif du Hoggar au Sahara), le froid et la neige ou la glace sont choses relativement courantes.

 Le climat des déserts du Grand Bassin est rigoureux en hiver. La raison en est l'altitude moyenne des plateaux, qui se situe entre 1600 et 2300 m (Grand Canyon, Plateau du Colorado). En été, la température peut atteindre +38°C à l'ombre. Les précipitations annuelles y sont très irrégulières (entre 130 et 410 mm), et au contraire des déserts de Sonora ou Chihuahua qui ont des pluies d'orage estivales, elles tombent essentiellement durant la période hivernale.

 Or, en hiver, les vents glacés en provenance du Canada s'engouffrent entre la Sierra Nevada et les Montagnes Rocheuses, abaissant considérablement les températures (de -18°C à -23°C) ; les précipitations sont reçues sous forme de brusques et violentes tempêtes de neige. Les amplitudes thermiques sont très importantes, car si l'absence de nuages réchauffe rapidement le sol pendant la journée, l'énergie thermique emmagasinée rayonne à nouveau vers le ciel et abaisse très rapidement la température.

 Peu de plantes sont adaptées à des conditions aussi sévères et à des amplitudes thermiques aussi prononcées. Lorsqu'une tourment de neige s'abat sur le plateau, les végétaux disposent d'une couche protectrice qui va leur permettre de supporter les rigueurs du climat. D'autre part, ce sera un apport d'eau non négligeable au printemps, lors de la fonte des neiges ; dès la fin du mois de février, dans les vallées les plus basses, le désert fleurit déjà (observation locale J.L., février 1988). Des annuelles comme Castilleja chromosa et même des champignons comme Tulostoma simulans apparaissent !

 Les Succulentes qui vivent dans ce milieu contrasté sont des colonies éparses d'Agave utahensis et ses variétés, Yucca angustissima, et des Cactacées comme Coryphantha vivipara, Sclerocactus mesae-verdae, S. whipplei, Cylindropuntia whipplei, Echinocereus fendleri, Opuntia erinacea, Opuntia fragilis, O. phaeacantha, O. chlorotica, O. polyacantha, Pediocactus (toutes espèces), etc. Les graines issues des floraisons tardives et non récoltées par leurs consommateurs semblent être celles qui vont avoir la lourde responsabilité de perpétuer les espèces, devant subir, on l'a vu,  une période de gel intense pour pouvoir germer. Ce qui surprend aussi est leur faculté germinative, qui atteint un quart de siècle chez Sclerocactus !

 Dans le désert du Nevada, à la frontière de la Californie et de l'Arizona à pareille époque, la neige recouvre la majeure partie des zones d'altitude, et d'autres Succulentes doivent subir les assauts du froid, entre autres Nolina bigelowii, Yucca schidigera, Y. brevifolia, Cylindropuntia echinocarpa, Echinocactus polycephalus, Echinomastus johnsonii, etc. Plus au sud, à Tucson même, dans le fameux Saguaro National Monument, de soudaines tempêtes de neige s'abattent sur la région, le plus souvent en janvier et février, recouvrant d'un manteau immaculé Carnegiea gigantea, Cylindropuntia acanthocarpa, Ferocactus wislizenii, Mammillaria microcarpa,  et le célèbre Jojoba ou Simmondsia chinensis, des gelées meurtrières provoquant parfois leur mort, ces espèces ne pouvant supporter longtemps d'importants écarts de température. Il est vrai que pour pouvoir résister à de telles amplitudes thermiques (parfois 40 à 50°C de différence entre le jour et la nuit !), l'hygrométrie atmosphérique doit être quasiment nulle, et seules les couches superficielles du sol sont temporairement gelées, et surtout très vite réchauffées par le rayonnement solaire.

 Ces conditions sévères sont, pour les espèces les plus évoluées, un "cul-de-sac adaptatif", et si certaines sont déjà en grand danger d'extinction, compte tenu de leur faible reproductivité, et de la pression de la collecte ou de l'activité humaine, un changement brutal des micro-climats locaux peut faire disparaître très rapidement ces plantes extraordinaires…

Le sens de l'harmonie : la biocénose.

 Lorsque le grand cierge d'Arizona (Saguaro) ou Carnegiea gigantea fleurit, le pollen se partage entre les besoins de la reproduction et la nourriture de l'agent pollinisateur : il y en aura bien assez pour tout le monde ! Les 3400 étamines de Carnegiea gigantea produisent suffisamment de pollen pour satisfaire les exigences des nombreux fécondateurs (insectes, oiseaux ou Chiroptères) qui lui assurent la pérennité. Toute une communauté vit grâce au cactus, qui lui crée un environnement protecteur.

 D'après les statistiques, en un siècle, Carnegiea gigantea produit environ  12 à 20 millions de graines, jusqu'à 40 millions dans les 175 à 200 ans de sa vie ! La loi de sélection est, dès le début de l'apparition de la graine, extrêmement sévère, et lorsque les fruits sont mûrs, ils font les délices des Tourterelles à ailes blanches (Zenaida asiatica), des Tourterelles incas (Scarfadella inca), des Tourterelles en deuil (Zenaida macroura), et même des Indiens Papagos (Homo sapiens papago…) qui les récoltent. Les fruits tombés à terre et pourrissant seront des mets de choix pour les Ecureuils terrestres (Spermophilus tereticaudus), les Coyotes (Canis latrans), et les Lézards comme le Chuckwalla (Sauromalus obesus).

 Les fourmis et autres insectes finiront de récolter les graines disséminées sur le sol. celles qui restent doivent rencontrer les meilleures conditions pour germer : de l'eau, de l'ombre, et une humidité relativement constante. Un orage soudain peut détruire l'établissement d'une plantule, comme une sécheresse prolongée peut la tuer. Le Palo Verde (Cercidium microphyllum) qui a abrité le jeune Carnegiea pendant toute sa croissance se voit remercié, et finit par disparaître au profit du grand cierge, qui prend alors au fil des décennies toute sa splendeur.

 A 9 ans, il mesure environ 15 cm de hauteur ; à 50 ans, il ne dépasse pas 3 m. A partir de sa 70ème année, en pleine crise d'adolescence, il commence à se ramifier, et des locataires, ou plutôt des squatters en profitent pour s'installer : la Chouette des Cactus (Micrathene whitneyi), La Fauvette de Lucy (Vermivora luciae), le Troglodyte des cactus (Campylorhynchus brunneicapillus), le Pic de Gila (Melanerpes uropygialis) ,le Faucon américain (Falco sparverius), ou l'Hirondelle pourprée (Progne subis). La Buse à queue rousse (Buteo jamaicensis), et celle de Harris (Parabuteo unicinctus) se contentent d'un nid grossier installé dans les branches.

 Après plus de 130 ans, il mesure 9 m, et ses branches font de lui le cierge candélabre caractéristique des déserts de l'Arizona ; percé de tous côtés par les oiseaux nicheurs, il a développé des cals qui lui font de sombres cicatrices circulaires généralement haut placées. En 150 années de vie, notre Saguaro a connu bien des vicissitudes : les périodes de sécheresse et d'aridité, les pluies d'été torrentielles et les inondations, les vents violents qui ont menacé plus d'une fois de l'abattre, les soudaines tempêtes de neige, etc.

 A 200 ans, il atteint désormais les 15 m de hauteur, et a produit au cours de son existence mouvementée ses 40 millions de graines, dont finalement une seule donnera naissance à un nouvel individu adulte capable de perpétuer l'espèce. De nombreux rongeurs comme le Rat-kangourou (Dipodomys desertii), la Souris des Cactus (Peromyscus eremicus) et reptiles comme la Tortue du désert (Gopherus agassizii), le Crotale diamantin de l'Ouest (Crotalus atrox), ou le Monstre de Gila (Heloderma suspectum), ont creusé près de ses racines traçantes, des abris où règne une certaine fraîcheur, même au cœur de l'été. Quantité d'insectes l'ont parasité pendant des générations, et la sève a de plus en plus de mal à se frayer un chemin jusqu'au sommet du géant.
 Un jour, une tempête plus forte le déracinera et le couchera pour l'éternité ; à moins qu'un hiver plus rigoureux ne le fige à jamais dans un gel mortuaire. Il ne restera plus à l'horizon, qu'un squelette ligneux desséché, marquant le ciel du destin d'un être vivant exceptionnel ayant vécu au moins deux siècles.

 Les plantes des déserts nous permettent de découvrir le côté magique de la vie, qui est aussi fragile et précieuse. Laissons-les conserver un peu des secrets qui leur restent. N'oublions pas que lorsque nous sommes apparus sur la Terre, il y a quelques centaines de petits milliers d'années, sans défense, mais avec l'intelligence humaine pour nous permettre de nous adapter, elles étaient déjà là depuis bien longtemps…

• L'animal au désert : adaptation et comportement.

 L'aridité et la pauvreté végétale conduisent, à l'évidence, à une rareté de la faune, à son adaptation, et partant de là, à sa diversité. L'évolution de la faune en milieu aride a obligé l'animal à s'adapter en fonction de son environnement, parfois dans des microbiotopes limités à une dune, un rocher, un arbrisseau, un canyon… Lié à la présence végétale, l'animal vit dans un territoire restreint qui compose, on vient de le voir avec le Saguaro, une biocénose dont il fait partie intégrante. Les insectes (Coléoptères divers) qui vivent dans le creux végétatif des Tillandsia du désert de Lurin au Pérou, constituent ce qu'on appelle une biochorie, micro-communauté au sein d'un système écologique plus vaste.

 L'adversité climatique oblige la faune à adopter, pour survivre, une stratégie de comportements et d'adaptations : échapper ou lutter contre l'ensoleillement, réduire les pertes en eau dues à la respiration, à l'excrétion et à la transpiration, sont les problèmes quotidiens rencontrés par les êtres vivants des déserts. Chaque espèce combine plusieurs solutions.

 On constate avec surprise une chose pourtant normale : les points d'eau, les mares recèlent une vie aquicole intense ; liés à la présence de l'eau, des animaux que l'on pourrait difficilement taxer de "déserticoles" vivent dans ces biochories : Poissons (Cyprinodon nevadensis de la Vallée de la Mort en Californie, USA…), Escargots (Texas, USA…), Crabes (Iran…), Cloportes (Hoggar, Sahara…), Eponges (Tassili des Ajjers, Sahara…), et même Méduses (Tibesti, Tchad). Il s'agit souvent d'une faune relicte, vestiges reclus, irrémédiablement condamnés à la disparition au moindre changement de climat, ou modification de l'environnement. Nombre d'animaux, tels les Batraciens, font du comportement et de l'adaptation un "cocktail" efficace, possédant un métabolisme reproductif très court, vivant dans des mares temporaires le plus souvent à sec.

 Les périodes d'activités de la faune en zone aride peuvent être conditionnées par des modes de vie saisonniers et, ou journaliers.

 Pour de nombreux animaux vivant au désert, la période critique est l'été, du moins celle qui correspond aux grandes chaleurs. Ils doivent, pour survivre, réduire leur activité, et entrent en léthargie dès que la température atteint un seuil intolérable : ils pratiquent ce qu'on appelle l'estivation ou diapause estivale. L'estivation peut, en outre s'ajouter à une hibernation (Varan du désert, Varanus griseus par ex.), ce qui réduit la période d'activité annuelle à 5 mois !

 Une solution pratique pour se soustraire aux grandes chaleurs de la journée est de s'en protéger en se réfugiant sous les pierres, les buissons, en s'enfouissant dans le sable, ou mieux, en créant son propre environnement, en creusant un terrier.

 Par contre, l'activité (chasse, cueillette, recherche de l'eau…) aura lieu durant la nuit, obligeant une partie de la faune à avoir une occupation nocturne (Scorpions, par ex.). Quel spectacle extraordinaire que celui de la dune où l'on a passé la nuit, recouverte au petit matin d'une myriade de traces diverses de coléoptères, rongeurs, reptiles, oiseaux, herbivores et carnivores…

 Restent ceux capables de résister aux rigueurs du climat aride durant la journée, et possédant un cycle d'activité diurne. Ce sont les moins nombreux* (et les plus courageux !).

* avec une espèce en voie de disparition, le "naturaliste", qui développe ses périodes d'activité intense aussi bien le jour que la nuit, observations obligent !…

 Les analogies écologiques, convergences de formes, sont souvent liées au milieu dans lequel les espèces évoluent. Les grandes oreilles des "Jackrabbits" ou Lièvres-kangourous (Lepus californicus, Lepus allenii), des Fennecs et Renards de Poche ou "Kit-Foxes" (Fennecus zerda, Vulpes macrotis), des Otocyons (Otocyon megalotis), des Kangourous (Macropus rufus par ex.) etc. ont plusieurs avantages : grâce à la surface des pavillons auriculaire, leur perception auditive est augmentée, et leur permet de disposer d'un système de refroidissement par air tout à fait efficace ! Apparemment, c'est ce dernier avantage qui a le plus d'importance, car à l'inverse, mais dans un espace également ouvert, les Mammifères des régions arctiques ont des oreilles très réduites : le Renard polaire (Alopex lagopus) et le Lièvre arctique (Lepus arcticus), par exemple.

 Selon les types d'habitats, les ressources alimentaires, etc, les niches écologiques peuvent être occupées par des animaux dont la "construction" physique et physiologique s'est faite sur un même schéma ; bien qu'il s'agisse d'espèces parfois géographiquement et génétiquement très éloignées, le Nandou américain (Rhea americana), l'Autruche africaine (Struthio camelus), et l'Emeu australien (Dromiceius novaehollandiae) ont évolué séparément, mais de manière quasi-identique, pour s'adapter à un milieu ouvert de steppe arbustive.

 Le Rat-kangourou du désert nord-américain (Dipodomys desertii), la Gerboise du Sahara (Jaculus jaculus), l'Allactaga des déserts d'Asie Centrale (Allactaga nataliae) sont des copies presque conformes, au même titre que le Crotale cornu d'Arizona (Crotalus cerastes) et la Vipère à cornes du Sahara (Cerastes cerastes), qui ont un mode de déplacement analogue, la reptation latérale, pour éviter de s'enfoncer sur un milieu identique, la dune. Le Chien de prairie des déserts nord-américains (Cynomys ludovicianus) ressemble, mais ce sont tous deux des Sciuridae, à la Marmotte bobak des steppes de l'Asie Centrale (Marmota bobak). Le Renard de poche américain ou Kit Fox (Vulpes macrotis) et le Fennec du Sahara (Fennecus zerda) ont un faux petit air de famille, avec les mêmes caractéristiques adaptatives*.

* Convergence typique de forme et d'adaptation au milieu aride. C'est précisément la raison bio-géoclimatique essentielle pour laquelle je ne range pas les zones polaires parmi les déserts du globe ; on pourrait intervertir le Kit Fox américain avec le Fennec du Sahara : même adaptation à un même milieu. Essayez donc de les échanger avec un Renard polaire, vous comprendrez la différence…

 Tous ces facteurs limitants n'empêchent pas la diversité des espèces animales présentes au désert. Des Invertébrés aux Vertébrés, les grands groupes zoologiques sont tous représentés. Comme la flore, la faune a dû s'adapter à l'environnement, les changements climatiques, en un mot, évoluer. L'évolution s'est faite au rythme lent de l'histoire de la Terre : en millions d'années. La disparition des proies habituelles, d'un milieu donné, le changement subit d'un micro-climat, l'isolement, ont fini par provoquer la mort de nombre d'individus au sein d'une espèce. D'autres, mieux dotés, ont pu survivre à ces conditions nouvelles, et s'y "adapter", ou plus exactement s'en accommoder, par changement de comportement.

 Evidemment, la sélection naturelle (Evangile selon Darwin…) et le changement de circonstances (Evangile selon Lamark…) ne peuvent expliquer totalement cette évolution sans la génétique. L'adaptation des animaux à l'environnement est de plusieurs types : le comportement d'accommodation de certaines espèces leur permet de préférer la nuit plutôt que le jour pour leur période d'activité. Si toutes les niches écologiques sont précisément occupées par les uns (Gérénuk par ex.), d'autres plus opportunistes s'accommodent d'un régime alimentaire très éclectique (Fennec par ex.) au gré des découvertes, ce qui correspond mieux aux ressources biologiques des zones arides.

 Dans l'adaptation au désert, on constate un ultra-développement de certains organes (hypertrophie des oreilles des Fennecs, des Anes, des Lièvres-kangourous…), une hyperspécialisation, des propriétés physiques, physiologiques, sensitives exacerbées : poison plus virulent, vitesse plus grande, vue plus perçante, etc. Il est probable que dans un environnement aussi ouvert et peu peuplé, il était vital pour la faune d'être efficace, aussi bien pour guetter et attraper, que pour fuir.

 Ainsi, l'animal au désert a développé des leurres pour sa défense : se gonfler pour paraître plus gros (certains félins, reptiles, oiseaux adoptent fréquemment ce subterfuge), imiter le cri ou le bruit d'un animal dangereux (un oiseau imite la "crécelle" du Serpent à sonnettes !), ou copier le voisin mortel (Mouche inoffensive, le Syrphe revêt l'habit de la terrible Guêpe = l'habit fait le moine !). L'agitation de la "crécelle" (constituée par les écailles caudales des précédentes mues) des Serpents à sonnettes prévient n'importe quel animal (Homme compris !) d'un danger potentiel imminent.

 Quant aux Lézards rencontrés lors de mes expéditions, le régime alimentaire et l'aspect épineux vont de pair : le Diable épineux d'Australie (Moloch horrid